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Quelques éléments pour une ethnopsychiatrie haïtienne

Dans cet article, le souci est de justifier et d’expliciter les raisons profondes qui obligent les thérapeutes haïtiens à une approche globale ethnopsychologique et ethnopsychiatrique. Sont sommairement énumérés certains éléments de culture et de croyances qui, s’ils ne sont pas pris en compte dans la psychothérapie, risquent de compromettre l’engagement du thérapeute. La pensée magico-religieuse, les traditions religieuses, l’histoire polytraumatisée de la psyché collective haïtienne et la nature diverse de l’individu haïtien requièrent de la science psychologique qu’elle soit ouverte, mixte et sans limites. L’ethnopsychiatrie haïtienne, mise en place dans les années 1950 et 1960, est plus que nécessaire de nos jours pour plus d’efficacité.
Ce travail est mené avec en mémoire la rupture qu’a voulu faire Louis Mars, mais aussi parce que la psychothérapie haïtienne est redevenue peu de temps après « occidentale », sans grande conscience de la culture, des traditions et des mœurs du peuple haïtien.
1. La forte croyance du peuple haïtien
Venus d’Afrique rencontrer les Taïnos de l’île Kiskeya, nous sommes un peuple très fortement ancré dans les traditions afro-caribéennes, très croyant dans les divinités tant africaines qu’indiennes. Encore aujourd’hui, les Haïtiennes et les Haïtiens se réfèrent aux esprits et aux loas. Tout ce qui nous arrive est décidé par le « Bon Dieu ». À tout bout de champ : « Bondye bon », « grâce à Dieu », « si Dieu veut ».
2. La prédominance de la pensée magico-religieuse
La pensée magico-religieuse prédomine partout et dans tous les domaines de la vie politique, sociale, économique, culturelle, intellectuelle et même académique (Hurbon, 1982). La pensée critique et rationnelle peine à s’imposer même dans les enseignements universitaires.
3. La nature diverse et variée de la psyché haïtienne
L’être haïtien s’est constitué au confluent de plusieurs origines ethniques, de races et de cultures différentes. L’Haïtien a une manière propre de souffrir, de survivre, de résister et de se reconstruire. La souffrance se vit presque toujours dans le corps alors même qu’il s’agit de troubles psychiques. Une psychologie qui n’en tient pas compte ne se révélera jamais pertinente (Jean Jacques, 2012).
4. La structure polytraumatisée de l’être haïtien
La personnalité haïtienne a été construite à travers le déracinement africain, le voyage vers l’Amérique, l’esclavage, la libération, puis des catastrophes humaines et naturelles. Nulle thérapie ne pourra se révéler efficace si ce parcours n’est pas considéré dans l’émergence des troubles mentaux.
5. La culture hétéroclite de l’Haïtien
La culture haïtienne s’est construite à la croisée de plusieurs civilisations africaines, amérindiennes, caraïbéennes et européennes. Les manifestations se donnent à voir dans la musique, la peinture, l’architecture, l’artisanat, la cuisine. Le diagnostic et la prise en charge passent par une bonne compréhension de tous ces ingrédients.
6. Le recours aux guérisseurs traditionnels
Selon EMMUS-V, la couverture médicale est inférieure à 40 % en Haïti (Cayemites, 2012). La population se réfère beaucoup plus à la médecine des guérisseurs et tradipraticiens : moins chère, plus accessible, et plus proche de leurs réalités. Selon les tendances de l’OMS, 10 % de la population serait affectée par des troubles mentaux — plus d’un million de personnes — alors que psychiatres et psychologues restent peu nombreux et surtout urbains (IESM/OMS, 2011). Quand des troubles se manifestent, les malades sont massivement emmenés dans les églises, chapelles, péristyles et oumfors.
7. La recherche de pertinence des soins
Pour l’efficacité des soins, les thérapeutes doivent questionner les mœurs, coutumes et traditions. Louis Mars (1961), puis Jeanne Philippe et Jean Baptiste Romain, Lamarque Douyon, Ernst Mirville, Milot Rigaud, Chavannes Douyon et Legrand Bijoux ont tenté d’établir les liens entre croyances culturelles et représentations de la maladie. L’ethnopsychiatrie haïtienne est née de ces travaux des années 50 et 60 sur le vodou et les croyances religieuses.
Il faudra un échange entre la science positive et les connaissances de nos tradipraticiens pour aider à réparer l’âme haïtienne et construire une « parasismique de la psyché haïtienne » (Dérivois, 2010).
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Publié à l’origine sur le site de publication de l’auteur. Lire la source
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